La vie de Vera sâĂ©tait depuis longtemps transformĂ©e en un mĂ©canisme bien rĂ©glĂ©.
RĂ©veil tĂŽt le matin, cafĂ© rempli aux deux tiers de la tasse â une habitude datant encore de son mariage â trajet Ă travers les cours, obligations et fatigue du soir qui la mettait au lit avant dix heures.

Le quotidien lâabsorbait tellement que les petits dĂ©tails Ă©chappaient Ă son attention.
La premiĂšre Ă remarquer quelque chose fut TaĂŻssia â la voisine du palier, une femme aux lourdes boucles dâoreilles et au caractĂšre lĂ©ger.
Elles se croisĂšrent prĂšs des boĂźtes aux lettres un jeudi, et TaĂŻssia, comme Ă son habitude, engagea la conversation.
â Vera, je tâentends Ă travers le mur, quâest-ce que tu cuisines dans la journĂ©e ?
Hier, vers onze heures.
â Ă cette heure-lĂ , je suis au travail.
Peut-ĂȘtre les voisins du dessus ?
â Peut-ĂȘtre, â TaĂŻssia haussa les Ă©paules.
â Mais lâodeur venait de ton cĂŽtĂ©.
De la viande.
Une odeur bien forte.
Vera balaya cela dâun geste de la main.
Lâimmeuble Ă©tait un bĂątiment en panneaux de bĂ©ton, cinq Ă©tages â ici, les odeurs circulaient comme elles voulaient.
Par la ventilation, par les fissures, par les prises électriques.
Elle nây prĂȘta pas attention et partit travailler.
Mais le samedi, il devint difficile dâignorer la situation.
Dans le réfrigérateur, il manquait la moitié des escalopes que Vera avait mises à mariner dÚs mercredi.
Deux sachets de thĂ© de la boĂźte en fer â ce thĂ© cher, Ă la bergamote â avaient Ă©galement disparu.
Le pain quâelle avait achetĂ© lundi Ă©tait terminĂ©, alors quâelle nâen avait coupĂ© que trois tranches.
â Peut-ĂȘtre que je mange dans mon sommeil, â dit-elle au chat, qui la regardait depuis le rebord de la fenĂȘtre avec lâair dâun philosophe.
Le chat cligna des yeux et détourna le regard.
Cela ne le concernait pas.
Vera mit tout cela sur le compte de la distraction.
Elle avait lâhabitude de ne rĂ©soudre que les problĂšmes quâelle voyait.
Les problĂšmes invisibles nâexistaient pas.
CâĂ©tait plus simple ainsi.
CâĂ©tait plus calme ainsi.
Le malaise arriva mercredi â brutalement, sans avertissement.
Ă midi, sa tĂȘte lui faisait horriblement mal, et des taches flottaient devant ses yeux.
Vera demanda à partir plus tÎt, appela un taxi et rentra chez elle, la tempe appuyée contre la vitre froide.
La clé tourna doucement.
Vera entra dans lâentrĂ©e, retira une chaussure â et se figea.
Un bruit venait de la cuisine.
Pas un froissement, pas un grincement â mais le tintement mĂ©tallique trĂšs net dâune fourchette contre une assiette.
Et un fredonnement discret â pas celui du chat.
Celui dâun ĂȘtre humain.
Elle avança dans le couloir en sâappuyant contre le mur.
Elle sâarrĂȘta dans lâencadrement de la porte.
à sa table de cuisine, sur sa chaise, devant son assiette, était assis Maksim.
Son ex-mari.
Voûté, il mangeait de la viande frite, trempant du pain dans la sauce.
Une tasse de thĂ© se trouvait Ă cĂŽtĂ© â le mĂȘme thĂ© cher.
Il leva les yeux.
On y lut de la honte et de la gĂȘne â mais seulement pendant une seconde.
Puis sa bravade habituelle revint par-dessus, comme du vernis sur un meuble bon marché.
â Vera, pourquoi tu rentres si tĂŽt ?
â Maksim.
Quâest-ce que tu fais ici ?
â Eh bien⊠je mange.
Ne crie pas, je suis juste venu dans lâappartement sans toi, jâaime ta cuisine, alors je mange.
â Comment es-tu entrĂ© ?
Il hésita.
Il posa sa fourchette.
â Il me restait une clĂ©.
Un double.
Depuis cette époque-là .
Je ne lâai⊠enfin, je ne te lâai pas rendue.
â Depuis cette Ă©poque-lĂ â tu veux dire depuis le divorce ?
Le divorce qui a eu lieu il y a deux ans ?
â Oui.
Je pensais que tu savais.
Que je lâavais.
Vera sâappuya contre le chambranle.
Pas par faiblesse â mais Ă cause de lâeffort quâil lui fallait pour ne pas hurler.
Elle regardait la table : son assiette, sa viande, son thé.
La poĂȘle lavĂ©e Ă©tait posĂ©e sur lâĂ©gouttoir â il Ă©tait soigneux, elle sâen souvenait.
â Depuis combien de temps tu viens comme ça ?
â Environ un mois.
Peut-ĂȘtre un peu plus.
â Un mois.
Pendant un mois, tu es venu dans mon appartement, tu as mangé ma nourriture et tu es reparti.
â Vera, je ne lâai pas fait exprĂšs.
Câest juste que⊠la cuisine maison me manque.
Je ne sais pas faire moi-mĂȘme.
Je fais cuire des pelmeni â mĂȘme eux se dĂ©font.
Mais chez toi, câest toujours vrai.
Le bortsch, les boulettes de viande, tout ça.
â Tu me dis vraiment ça sĂ©rieusement ?
Tu considĂšres vraiment que câest une explication ?
â Et alors, quâest-ce quâil y a de si grave ?
Vera sâapprocha de la table.
Calmement.
Lentement.
Elle tendit la main, paume vers le haut.
â Les clĂ©s.
Maintenant.
â VeraâŠ
â Les clĂ©s, Maksim.
Il fouilla dans la poche de sa veste, suspendue au dossier de la chaise.
Il en sortit deux clĂ©s sur un vieux porte-clĂ©s â un dauphin en plastique, Ă©caillĂ© et tordu.
Il les posa dans sa paume.
â VoilĂ .
Prends-les.
Ne me regarde pas comme si jâavais fait quelque chose dâhorrible.
â Va-tâen, sâil te plaĂźt.
â Je peux au moins laver lâassiette.
â Va-tâen.
Il se leva.
Il ajusta sa veste.
Il la regarda â avec offense ou avec mĂ©pris.
â Tu as toujours Ă©tĂ© comme ça.
Tu fais une tragédie pour des broutilles.
Vera ouvrit la porte dâentrĂ©e.
En silence.
Maksim passa devant elle en lui heurtant lâĂ©paule, sans sâexcuser.
La porte se referma avec un léger clic.
Vera sâassit Ă table.
Devant elle se trouvaient lâassiette avec les restes et la tasse.
Elle mit les deux dans lâĂ©vier.
Elle essuya soigneusement la table.
Puis elle se lava longuement les mains.
TaĂŻssia lâapprit le soir mĂȘme.
Elle Ă©tait venue demander du sel â et repartit deux heures plus tard.
â Attends.
Donc il venait chez toi quand tu nâĂ©tais pas lĂ et il bouffait ?
â Exactement.
â Pendant un mois ?
â Il a dit environ un mois.
Peut-ĂȘtre quâil ment.
Peut-ĂȘtre plus longtemps.
TaĂŻssia sâassit sur le tabouret et expira lourdement.
â Vera, ce nâest pas une question de nourriture.
Tu comprends ?
â Je comprends.
â Câest une question de droit quâil croit avoir.
Il pense que rien ne sâest terminĂ© avec le divorce.
Que tu es son territoire.
â Jâai rĂ©cupĂ©rĂ© les clĂ©s.
â Et alors ?
Il aurait pu faire un double en cinq minutes dans nâimporte quel atelier.
La serrure est vieille, jâai remplacĂ© la mĂȘme lâannĂ©e derniĂšre.
Vera se tut.
TaĂŻssia avait raison â et câĂ©tait ce quâil y avait de plus dĂ©sagrĂ©able.
â Tasia, je ne veux pas en faire toute une histoire.
Les clés sont chez moi, il a compris.
Peut-ĂȘtre que ça suffit.
â Peut-ĂȘtre, â dit la voisine.
â Et peut-ĂȘtre pas.
Une semaine passa.
Le samedi matin, Vera entendit la sonnette.
Elle ouvrit â Maksim se tenait sur le seuil.
Dans ses mains, il tenait un grand sac de courses.
De la viande, des lĂ©gumes, un paquet de riz, une botte dâherbes fraĂźches.
â Vera, regarde â jâai tout achetĂ© moi-mĂȘme.
Tout est frais.
Tu peux cuisiner ?
Elle le regarda pendant quelques secondes.
Il souriait â ouvertement, presque comme un enfant.
Comme si rien ne sâĂ©tait passĂ©.
â Non.
â Allez, Vera.
Je ne te demande pas ça gratuitement.
Tiens â les produits.
Jâai mĂȘme pris un sac solide, pas un sac dĂ©chirĂ©.
â Maksim, tu tâentends parler ?
â Quâest-ce qui ne va pas ?
â Nous sommes divorcĂ©s.
Depuis deux ans.
Je ne suis pas ta cuisiniĂšre, ni ta domestique, ni ta femme.
Laisse le sac si tu veux.
Mais tu nâentreras pas dans lâappartement.
Il resta lĂ , passant dâun pied sur lâautre.
Le sac devenait de plus en plus lourd dans ses mains.
â Tu fais ça par principe, câest ça ?
Juste par méchanceté ?
â Par respect pour moi-mĂȘme.
â Comme tu es devenue fiĂšre.
Vera prit le sac.
Calmement.
Elle le posa derriĂšre la porte, dans lâentrĂ©e.
â Jâaccepte les courses.
Toi, non.
Bonne journée.
â Vera !
La porte se referma.
Le soir, elle raconta tout Ă TaĂŻssia.
â Il a apportĂ© un sac de viande ?
â Et du riz.
â Comme un chien qui apporte les pantoufles Ă son maĂźtre et pense quâil peut maintenant monter sur le canapĂ©.
Vera esquissa un sourire.
â Tasia, jâai dĂ©cidĂ©.
Demain, jâappelle un serrurier â je change la serrure.
Et je vais installer une caméra.
â Une camĂ©ra ?
â Une petite.
Dans lâentrĂ©e.
Un judas vidéo avec enregistrement sur le téléphone.
Jâai dĂ©jĂ regardĂ© â ça existe, ce nâest pas cher.
Ăa se dĂ©clenche au mouvement.
TaĂŻssia leva les sourcils.
â Vera, tu me surprends.
Câest bien.
Il était temps.
La serrure fut changée lundi.
Vera installa elle-mĂȘme la camĂ©ra â les instructions sâavĂ©rĂšrent plus simples quâelle ne lâavait pensĂ©.
DĂ©sormais, tout mouvement prĂšs de la porte dâentrĂ©e lui arrivait sur son tĂ©lĂ©phone.
Un mois passa.
Le silence.
Pas dâappels, pas de visites, pas de nourriture disparue.
Vera se détendit.
Elle cessa de vérifier les notifications toutes les heures.
Elle cessa de fermer le deuxiĂšme verrou.
Elle souffla.
Ă tort.
La notification arriva jeudi, Ă deux heures quarante-cinq.
Vera était loin de chez elle.
Sur lâĂ©cran du tĂ©lĂ©phone â une courte vidĂ©o : une silhouette masculine dans le couloir.
Une veste familiĂšre, un geste familier â la main qui passe dans les cheveux, une habitude quâelle avait observĂ©e pendant huit annĂ©es dâaffilĂ©e.
Maksim se tenait dans son entrée.
Dâune maniĂšre ou dâune autre, il avait ouvert la nouvelle serrure.
Vera sâarrĂȘta au milieu du trottoir.
Les gens la contournaient comme lâeau contourne une pierre.
Elle restait lĂ , Ă regarder lâĂ©cran.
La colĂšre ne vint pas tout de suite.
Dâabord â lâĂ©tonnement.
Puis â le froid.
Puis â la clartĂ©.
Une clarté absolue, chirurgicale.
Elle ne lâappela pas.
Elle ne cria pas, ne pleura pas et ne demanda pas « pourquoi ».
Au lieu de cela, elle composa un numéro.
Elle parla briÚvement, clairement, sans émotion.
Elle donna lâadresse.
Elle décrivit la situation.
Elle demanda quâon vienne.
Puis elle appela un taxi.
Elle roula en silence.
Elle regardait la route.
Ă lâintĂ©rieur, tout Ă©tait calme, comme avant lâorage.
Vera entra dans lâappartement sans se cacher.
Elle retira ses chaussures.
Elle alla dans la cuisine.
Maksim se tenait prĂšs de la cuisiniĂšre.
Il faisait frire de la viande â il lâavait trouvĂ©e dans le congĂ©lateur, dĂ©congelĂ©e, coupĂ©e.
Sur la table â du pain tranchĂ©, une tasse de thĂ©.
Il fredonnait quelque chose â doucement, faux, avec lâassurance dâun maĂźtre des lieux.
Comme sâil vivait ici.
â Bonsoir, â dit Vera.
Il se retourna.
Cette fois, il nây avait plus aucune honte.
Seulement de la surprise â douce, comme chez quelquâun surpris en train de faire quelque chose de parfaitement normal.
â Oh, Vera.
Tu rentres tĂŽt aujourdâhui.
Tu en veux ?
Je fais pour deux.
â Comment es-tu entrĂ© ?
â Eh bien⊠les serrures, ce nâest pas de la science spatiale, Vera.
Un serrurier a arrangé ça en cinq minutes.
Je ne suis pas un étranger.
â Tu es un Ă©tranger.
Justement un étranger.
Nous sommes divorcés.
â Formellement.
Mais en rĂ©alitĂ© â huit ans ensemble, ça ne sâefface pas.
â Je lâai effacĂ©.
Depuis longtemps.
Il éteignit la cuisiniÚre.
Il se tourna vers elle.
Son visage devint sĂ©rieux â Vera se souvenait de cette expression des derniers mois de leur mariage.
CâĂ©tait le visage dâun homme qui sâapprĂȘtait Ă dire quelque chose qui le rendait grand Ă ses propres yeux.
â Ăcoute, Vera.
Jâai rĂ©flĂ©chi.
Essayons encore une fois.
Sérieusement.
Jâai changĂ©.
Je suis différent maintenant.
â DiffĂ©rent â câest celui qui force les serrures des autres et mange la nourriture des autres ?
â Pas des autres !
La tienne !
Parce que je lâaime !
Parce que je me souviens de ce que nous avions !
â Moi aussi, je me souviens de ce que nous avions.
Câest prĂ©cisĂ©ment pour ça que câest non.
â Vera, rĂ©flĂ©chis.
Tu as quel Ăąge ?
Tu es seule.
Dans cet appartement, dans cet immeuble de cinq étages.
Le chat et la télévision.
Tu nâas pas peur de rester comme ça ?
Vera le regardait droit dans les yeux.
Sans colĂšre, sans pitiĂ© â avec cette comprĂ©hension froide qui ne vient quâĂ ceux qui ont longtemps supportĂ© et qui ont enfin cessĂ©.
â Non, Maksim.
Je nâai pas peur.
La solitude est honnĂȘte.
La vie à tes cÎtés était un mensonge.
Chaque jour.
â Tu te venges de moi.
â Je suis fatiguĂ©e de toi.
â Tu nâoseras pasâŠ
Ă cet instant, la sonnette retentit.
BrĂšve, sĂšche, officielle.
Vera alla ouvrir.
Sur le seuil se tenaient deux personnes en uniforme.
Lâun Ă©tait grand, avec un carnet.
Lâautre Ă©tait plus jeune, avec une radio.
â Bonsoir.
Câest vous qui avez appelĂ© ?
â Oui.
Entrez.
Maksim se tenait prĂšs de la cuisiniĂšre, une spatule Ă la main.
Son visage sâallongea et pĂąlit comme une feuille de papier.
â Vera⊠quâest-ce que tu fais ?
â Cet homme est entrĂ© dans mon appartement sans mon consentement, â dit Vera.
â Il nâa pas de clĂ©s, jâai changĂ© les serrures.
Il a forcé la porte.
Voici lâenregistrement de la camĂ©ra.
Elle tendit le téléphone.
Le plus grand le prit et regarda la vidéo.
Il hocha la tĂȘte.
â Monsieur, vos papiers.
â Attendez, â Maksim leva les mains.
â Câest mon ex-femme.
Nous avons été mariés pendant huit ans.
Je suis juste passé en visite.
â Une visite, câest quand on est invitĂ©, â dit le second.
â Elle vous a invitĂ© ?
â Elle⊠enfin⊠je pensaisâŠ
â Vos papiers, sâil vous plaĂźt.
Le procĂšs-verbal prit vingt minutes.
Maksim Ă©tait assis sur le tabouret â en sueur, furieux, avec des taches rouges sur le cou.
La spatule Ă©tait toujours dans sa main â il ne lâavait pas remarquĂ©, et personne ne le lui fit remarquer.
Quand tout le monde partit â les personnes en uniforme et Maksim â Vera ferma la porte.
Elle verrouilla les deux serrures.
Elle sâapprocha de la cuisiniĂšre et jeta la viande Ă moitiĂ© cuite.
Elle lava la poĂȘle.
Elle essuya la table.
Puis elle sâassit.
Et pensa : « Câest fini.
Tout est fini. »
Le vendredi matin commença pour Maksim comme dâhabitude.
Il but son cafĂ©, choisit une cravate â bleu foncĂ©, « professionnelle », comme il disait.
Il passa la main dans ses cheveux.
Son humeur Ă©tait mauvaise, mais devant lui se profilait ce quâil attendait depuis cinq ans.
Le poste.
La promotion.
Un bureau avec deux fenĂȘtres au lieu dâune, une plaque sur la porte et un tout autre niveau.
Rustam Anvarovitch â son supĂ©rieur direct â avait laissĂ© entendre la semaine prĂ©cĂ©dente que la dĂ©cision Ă©tait pratiquement prise.
Il ne restait quâune formalitĂ© â la vĂ©rification.
Dans le couloir, il croisa Liocha, un collĂšgue du service voisin.
â Alors, Maksim AndreĂŻevitch ?
Félicitations !
â Pour quoi ?
â Comment ça, pour quoi ?
Pour la promotion !
Tout le monde est déjà au courant.
Rustam Anvarovitch a commandé une nouvelle machine à café pour ton futur bureau.
Maksim sourit â avec retenue, comme il se devait.
Ă lâintĂ©rieur de lui, une sensation chaude fleurit, semblable Ă une revanche.
Il avait marché vers cela pendant cinq ans.
Cinq ans.
Rustam Anvarovitch le convoqua Ă onze heures.
Le bureau était grand, clair, avec une lourde table en bois de noyer.
Le chef se tenait prĂšs de lâĂ©tagĂšre, feuilletant des dossiers.
Il ne se retourna pas tout de suite.
â Assieds-toi, Maksim.
â Rustam Anvarovitch, jeâŠ
â Assieds-toi.
Maksim sâassit.
Quelque chose nâallait pas dans le ton de son supĂ©rieur.
Ce nâĂ©tait pas vraiment hostile â câĂ©tait vide.
Comme une piÚce dont on aurait retiré tous les meubles.
â Je vais ĂȘtre direct.
Le poste ne sera pas pour toi.
Un silence.
Long.
Lourd.
â Comment ?..
â Le service de sĂ©curitĂ© a terminĂ© la vĂ©rification.
Hier, tu as figurĂ© dans un procĂšs-verbal pour intrusion illĂ©gale dans le logement dâautrui.
Un appartement enregistrĂ© au nom dâune autre personne.
Forçage de serrure.
â Rustam Anvarovitch, ce nâest pas ce que vous pensez.
Câest mon ex-femmeâŠ
â Ex est le mot clĂ©.
Ex.
Lâappartement nâest pas Ă toi, il nây avait pas le consentement de la propriĂ©taire, et il existe un enregistrement vidĂ©o.
Le procÚs-verbal est enregistré.
Notre organisation a un certain statut, Maksim.
Une personne avec une telle mention ne peut pas occuper un poste de ce niveau.
Point final.
â Jâai travaillĂ© cinq ansâŠ
â Je sais combien de temps tu as avancĂ© vers cela.
Câest justement pour cette raison que cela mâest doublement dĂ©sagrĂ©able.
Mais la dĂ©cision nâa pas Ă©tĂ© prise par moi â elle a Ă©tĂ© prise par la commission.
Jâaimerais tâaider, mais je ne peux pas.
â Elle lâa fait exprĂšs !
Elle a tout monté !
â Maksim, â Rustam Anvarovitch le regarda enfin droit dans les yeux.
â Tu es entrĂ© dans lâappartement dâautrui.
Tu as forcé une serrure.
Tu Ă©tais debout devant la cuisiniĂšre dâautrui, en train de faire frire de la nourriture prise dans le rĂ©frigĂ©rateur dâautrui â et tu penses que câest elle qui a tout montĂ© ?
Maksim ouvrit la bouche â puis la referma.
Il se leva.
La chaise grinça.
â Tu peux partir, â dit Rustam Anvarovitch.
â Et Maksim⊠reprends-toi.
Tu as une mine terrible.
Dans le couloir, il retomba sur Liocha.
Un sourire jusquâaux oreilles.
â Alors ?
Quand est-ce que tu emménages dans ton nouveau bureau ?
On sâest dit quâon pourrait fĂȘter ça.
Sveta a son anniversaire vendredi, on combinera les deux.
Maksim passa à cÎté sans répondre.
â HĂ©, Maks !
Quâest-ce que tu as ?
Il sortit dans la rue.
Il sortit son téléphone.
Il composa le numéro.
De longues sonneries.
Puis â un clic.
â AllĂŽ ?
Une voix inconnue.
Masculine.
Calme.
â Je veux parler Ă Vera.
â Vous vous ĂȘtes trompĂ©.
Ce numéro est enregistré à mon nom.
â Comment ça, Ă votre nom ?
Câest le numĂ©ro de mon ex-femme !
â Je nâen sais rien.
Jâai enregistrĂ© ce numĂ©ro il y a trois jours.
Il est nouveau.
Bonne journée.
Des bips.
Maksim restait sur les marches.
Le téléphone à la main.
La cravate bleu foncé, « professionnelle », lui serrait la gorge.
Cinq ans, la promotion, le bureau avec deux fenĂȘtres â tout cela avait disparu.
Et il ne comprenait toujours pas pourquoi.
Parce que ce nâĂ©tait pas sa faute.
Jamais la sienne.
CâĂ©tait elle qui avait appelĂ© les personnes en uniforme.
CâĂ©tait elle qui avait changĂ© les serrures.
CâĂ©tait elle qui avait installĂ© la camĂ©ra.
CâĂ©tait elle â pas lui.
Lui, il aimait seulement sa cuisine.
Câest tout.
Il restait lĂ et maudissait Vera â silencieusement, furieusement, inutilement.
Comme un homme qui a mis le feu Ă sa propre maison et qui crie maintenant sur les pompiers.
Et pendant ce temps, Vera Ă©tait assise dans un nouvel appartement â celui dont il ignorait lâexistence.
TaĂŻssia lâavait aidĂ©e Ă dĂ©mĂ©nager en trois jours, pendant que Maksim pensait encore que le monde tournait autour de sa poĂȘle.
Le chat sâĂ©tait installĂ© sur le nouveau rebord de fenĂȘtre.
Le thé était frais, à la bergamote.
â Tasia, il va appeler, â dit Vera.
â Et alors ?
â Rien.
Le numéro est déjà différent.
â Et lâappartement ?
â Vendu.
Les documents ont été faits hier.
Rapidement, proprement, sans surprises.
TaĂŻssia secoua la tĂȘte.
â Vera, parfois tu me fais peur.
Tu avais tout planifié ?
â Non.
Je nâai simplement pas attendu quâil vienne une troisiĂšme fois.
Il faut rĂ©soudre les problĂšmes, pas espĂ©rer quâils disparaissent tout seuls.
â Et sâil nâĂ©tait pas venu ?
â Alors jâaurais vĂ©cu tranquillement dans lâancien appartement.
Mais il est venu.
Et jâai dĂ©cidĂ© que câĂ©tait une bonne raison de dĂ©mĂ©nager.
Le chat sâĂ©tira sur le rebord de la fenĂȘtre et bĂąilla.
DerriÚre le mur, tout était silencieux.
Pas de pas Ă©trangers, pas dâodeur dâune prĂ©sence Ă©trangĂšre, pas de tintement de fourchette contre une assiette.
Seulement le silence â le sien, honnĂȘte, mĂ©ritĂ©.
Et Maksim se tenait sur le perron sans savoir que lâappartement nâexistait dĂ©jĂ plus pour lui.
Que Vera était partie.
Que le numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone avait changĂ©, lâadresse aussi, et que la seule personne qui aurait pu lâaider, câĂ©tait lui-mĂȘme.
Mais cela, il ne savait pas faire.
Il ne savait que venir dans la cuisine dâautrui et faire frire la viande dâautrui, convaincu que câĂ©tait son droit.
Ce droit venait de prendre fin.